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Le nouveau pavé de Jean Lopez, aussi évoqué là http://www.strategikon.info/phpBB3/viewtopic.php?f=16&t=4403 est à la hauteur des précédents: d'une clarté et d'un sérieux irréprochables. On n'en regrettera pas la lecture.

Jean Lopez, aidé par le succès des deux volumes précédents, complète sa série avec ambition: il lui faut tenir les 600 pages d'un Berlin très détaillé. Lopez ne se contente pas de la phase finale de la bataille (15 Avril-3 Mai) mais développe une des meilleures analyses de la campagne Vistule-Oder, cette démonstration de l'art opérationnel soviétique. Il évoque ensuite le nettoyage des ailes (Prusse et SIlesie), puis l'offensive finale jusqu'au bunker d'Hitler.

La structure! avant tout. Je le répète après chaque lecture, mais ce qui différencie ce texte tient à la rigueur et à la structure. Comme dans son Stalingrad, Lopez détaille les forces en présence, le renseignement, les dirigeants, puis se consacre aux fronts un par un - au lieu de suivre la chronologie jour après jour. On découvre d'abord l'ensemble des avancées de Joukov et Koniev en Pologne; seulement après en vient-on à parler de l'opération de Prusse Orientale lancée 2 jours plus tard. Ce choix apporte une clarté incomparable au texte, permettant au lecteur, qui a découvert les risques, limites ou opportunités du premier front, de comprendre exactement les enjeux du second.

Et la rigueur dans l'analyse! Non seulement Lopez parcourt-il point à point les aspects économiques, politiques, organisationnels et de renseigement, mais il laisse volontiers tomber la démonstration déductive - celle du théorème de mathématique - pour l'approche inductive. Joukov pouvait-il foncer sur Berlin directement après avoir atteint l'Oder en Février 45 ? Non, répond Lopez : il n'en a plus la puissance car sa logistique l'a lâché ; ses troupes sont en train de piller la région et ont perdu leur discipline; la Luftwaffe se concentre à l'est et obtient la supériorité sur les pointes russes, les aérodromes de la VVS étant encore trop loin à l'est. Contestez un des 3 arguments : les 2 autres suffisent à soutenir la conclusion. The pyramid principle !

Le tout est soutenu par une cinquantaine de cartes détaillées et qui suivent presque parfaitement le texte (le travers habituel des textes historiques - la mention dans le texte de lieux géographiques que le lecteur ne peut trouver sur la carte - n'apparaît presque jamais), que ce soit dans les vues opérationnelles ou tactiques.

Dans Berlin, Le grand enjeu pour Lopez est de tenir la longeur. Son texte est deux fois plus épais que les précédents. Comment ne pas lasser le lecteur? Lopez s'en sort globalement. Il ouvre par une préface émotionnelle et réussie. Sa structure le conduit sans mal jusqu'à l'Oder, en passant avec fluidité les forces en présences, les techniques de dissimulation, et un des chapîtres les plus clairs qui soient sur l'évolution doctrinale de l'Armée Rouge. Le rythme baisse légérement lors des chapîtres sur le nettoyage des ailes - en partie parce que, pour l'opération de Prusse / Poméramie, le point de vue allemand est trop légèrement traité - et reprend d'abord avec la chute de Königsberg puis avec la conclusion à Berlin, sans oublier le détail des micro contre-attaques tentées par les allemands ici ou là. On lui accordera la mention Bien.

Mais l'écriture révèle aussi quelques choix. D'abord la reprise critique des derniers travaux historiographiques américains ou russes (le mal connu Le Tissier, l'habituel Glantz etc.) mais aussi la citation de témoignages illustratifs s'inserrant bien dans le texte. J'insiste particulièrement sur ce dernier point: Lopez ne choisit pas l'anecdote sensationnelle mais la plus pertinente. Il n'est pas intéressé par la répétition de plusieurs sources identiques - syndrome du journaliste fier d'avoir mené des dizaines d'entretiens - mais par leur synthèse, si bien que ses "zooms" tactiques s'inserrent parfaitement dans la fluidité du texte.

Et les choix en creux: il ne s'agit pas pour Lopez de raconter les aspects politiques sinon s'ils ont un impact direct sur la campagne. On évoque les discussions de Hitler et Guderian, de Staline et de ses généraux, mais pour commenter les choix du Führer ou de Staline, pas pour rapporter le point de vue de l'aide de camp. On n'évoque la concurrence entre Koniev et Joukov uniquement pour ses conséquences opérationnelles, et sur un ton dépassionné. On ne parle pas de l'impact de 3 prototypes à réaction mais on insiste sur la présence, jusqu'au dernier jour, de centaines d'appareils de la Luftwaffe contre les russes. On n'a pas besoin de mentionner plus de 3 mots sur la division Charlemagne puisqu'elle ne faisait que 250 des 100,000 hommes qui défendaient Berlin. On n'a pas à digresser sur la capture d'un laboratoire de recherche atomique à Potsdam mais on passe bien quelques lignes à noter la prise du centre nerveux de l'OKH à Zossen puisque cela signifiait la fin de toute coordination centrale des troupes allemandes. En un mot comme en cent: on s'intéresse à l'histoire, pas à la petite histoire.

Lopez se paie enfin de luxe de remettre la campagne dans une perspective d'histoire militaire plus large à la fin de son texte. Il démontre l'importance quantitative et doctrinale de la campagne Vistule-Oder. En comparant simplement la rapidité avec laquelle les russes ont investit Berlin - par rapport à Paulus à Stalingrad, à Bradley à Aix-la-Chappelle, ou, plus original, à Buckner à Okinawa - il convainc de la puissance, de l'effort, et du rouleau compresseur qu'était devenu l'Armée Rouge en 1945.


Dernière édition par WiFDaniel le Lun 18 Jan 2010 21:09, édité 1 fois.

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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 20:40 
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Des limites à ce texte? Un petit peu les mêmes que dans les autres textes, bien qu'atténuées. D'abord, M.Lopez, ajoutez un index à vos livres!

Ensuite, cette approche du moral des troupes, dont on retrouve tous les éléments au fil du texte mais de façon un poil décousue. Oh, le sujet est mieux fouillé qu'auparavant. Ca y est: les allemands sont aussi enserrés dans une féroce idéologie (point omis dans Stalingrad par exemple), mais on croit toujours, du moins au début du texte, à la thèse du "groupe originel" faisant la cohésion des bataillons teutons, alors que le dérouelement de la campagne montre 10 fois des lignes de front reconstituées de "poussières d'unités" ou de fonds de tiroir (marine, rampants de la Luftwaffe, unités du train, personnel des centres de formation, Volksturm...). Poussez le encore un petit peu et Lopez va finir par lâcher la thèse du groupe originel pour de bon :)


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 20:54 
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La thèse de l'auteur - et j'aurais pu commencer par là... - est à la supériorité décisive de la doctrine soviétique sur l'allemande. Pour Lopez, l'Armée Rouge pense la guerre de façon fondamentalement différente de la Werchmacht: il ne s'agit pas de détruire les troupes ennemies, mais, par opérations successives, de finir par l'acculer au point où il devra se rendre. Il faut atteindre non pas ses forces en ligne mais sa capacité à se régénérer, et cela ne peut se concevoir en une seule bataille.

Par contraste, les allemands pensent d'abord à la destruction des troupes ennemies. Cela réussit contre les français, ces derniers manquant à la fois de profondeur et cassant au moral. Mais pas contre le géant russe, et quelles que soient les superbes encerclements tactiques ou opérationnels réalisés pendant les campagnes de 41 et 42. Le point de vue est décapant, et peu banal.

Cette approche conduit donc les russes à penser toute leur organisation différement: les chars ne sont lâchés que lorsqu'ils peuvent durablement atteindre l'arrière ennemi; pas en rupture. Les armées sont conçues pour se projeter à 250km en ligne droite; pas pour faire des "entrechats" de 100km de profondeur. Laisser des poussières d'unités, même avec un peu de matériel, s'échapper, n'a pas d'importance: cela n'a pas d'impact sur la guerre complète. Enfin, en 45, les russes font une (relative) économie de leurs moyens humains, et profitent à fond de leurs supériorités en artillerie et en aviation.

Lopez reprend en postface le "mythe de la Wermacht", cette interrogation de bon sens: comment a-t-on jamais pu penser que c'est en demandant aux battus, celles qui n'avaient pas trouvé la clé de la victoire, que l'on articulerait la doctrine permettant de battre les russes? Personne n'aurait demandé à Gamelin et Weygang la bonne façon de battre les allemands... On comprend, en creux, que les russes n'aient jamais voulu détailler leur savoir faire dans mémoires ou textes historiques: il valait mieux laisser les américains errer sur de fausses pistes...


Dernière édition par WiFDaniel le Lun 18 Jan 2010 23:11, édité 1 fois.

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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 20:57 
Manutentionnaire du silo de grains
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Et hop, c'est commandé ;)

Une question : j'ai lu Red Storm over the Reich et les offensives sur les flancs sont là aussi longuement détaillées. Mais je n'arrive pas à trouver la justification de ces offensives. Une fois sur l'Oder, pourquoi ne pas donner le dernier coup de collier vers Berlin plutôt que de sécuriser des flancs que j'ai du mal à croire vraiment en danger, comme le montre le peu de succès des contre-offensives allemandes?
Red Storm manquait de cartes mais il me semble que la percée russe était suffisamment large pour assurer un ravitaillement correct pour un assaut direct sur Berlin.


Le livre aborde-t-il ce thème? Ou si quelqu'un peut me renseigner sur ce point?

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La menace est plus forte que l'exécution

Nicolas


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:04 
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Je reviens sur une critique lue régulièrement à propose de Jean Lopez: il ne serait pas un historien, ses livres n'apportent rien.

J'avoue trouver cette critique ridicule et pleine d'aigreur, et même ne pas la comprendre.

Oui, Jean Lopez n'a pas fait de l'épluchage d'archives ou du recueil de témoignages. C'est vrai. Et alors? Son propos n'est pas d'apporter une élément nouveau mais de faire une synthèse. Vous avez lu le Napoleon de Jean Tulard ? Lui reprocheriez-vous de n'être pas un historien ? Et pourtant, où est le matériau primaire original ?

Car la synthèse de Lopez - et cela, même les aigris ne le contestent pas - est moderne, claire, fouillée, en un mot: excellente. Pourquoi considérer qu'il y a là matière à reproche ?


Dernière édition par WiFDaniel le Lun 18 Jan 2010 21:09, édité 1 fois.

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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:08 
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the grain elevator a écrit:
Red Storm manquait de cartes mais il me semble que la percée russe était suffisamment large pour assurer un ravitaillement correct pour un assaut direct sur Berlin.

Le livre aborde-t-il ce thème? Ou si quelqu'un peut me renseigner sur ce point?


Le point est largement développé sur une vingtaine de pages: on conclut avec Lopez que les russes ne pouvaient pas faire les 70km qui leur manquaient.

Le choix de "nettoyer les ailes" est lui aussi abordé. Il aurait peut-être été possible de pousser jusqu'à Berlin après, mettons, 4 semaines de pause, sans passer autant de temps à élargir nord et sud de la pointe soviétique. Le point demande pas mal d'uchronie pour être traité complètement.

Daniel


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:12 
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Il met encore des mots en MAJUSCULES sinon ? ;)


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:20 
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Didi a écrit:
Il met encore des mots en MAJUSCULES sinon ? ;)


Oui mais il y en a mois je trouve. Mais il a gardé ce vice !!

A.


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:24 
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WiFDaniel a écrit:
the grain elevator a écrit:
Red Storm manquait de cartes mais il me semble que la percée russe était suffisamment large pour assurer un ravitaillement correct pour un assaut direct sur Berlin.

Le livre aborde-t-il ce thème? Ou si quelqu'un peut me renseigner sur ce point?


Le point est largement développé sur une vingtaine de pages: on conclut avec Lopez que les russes ne pouvaient pas faire les 70km qui leur manquaient.

Le choix de "nettoyer les ailes" est lui aussi abordé. Il aurait peut-être été possible de pousser jusqu'à Berlin après, mettons, 4 semaines de pause, sans passer autant de temps à élargir nord et sud de la pointe soviétique. Le point demande pas mal d'uchronie pour être traité complètement.

Daniel


Il y a aussi d'autres raisons invoquées par Lopez:
- Nettoyage des flancs dont la puissance des troupes allemandes encore présentes a été surestimé
- Volonté politique de Staline de récupérer un certains nombre de choses sachant que pour Staline les troupes alliés sont trop loin pour le prendre de vitesse.

Mais la première raison invoquée est la plus importante.

A.


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Message non luPublié: Lun 18 Jan 2010 21:27 
Vieille barbe
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J'en suis au début du récit des offensives Joukov et koniev sur la vistule.

j'avoue avoir été enthousisasmé par toute la première partie sur les forces en présence, leurs doctrines d'emploi. Du très très bon. Idem quand il montre les limites de nombreux généraux allemands qui n'ont pas saisi à quel point leur adversaire a changé depuis 1941.

Là pour ce qui est du récit des offensives, c'est agrémenté de nombreuses cartes, et plein de chiffres sur les forces en présence.

par contre, puisqu'il faut un bémol ;) , c'est un peu lourd de lire pour les uns l'artillerie"rouge", les chars "rouges", l'aviation" rouge"... :D à croire que les mémoires des officiers allemands lues lui sont montées à la tête :lol:
et oui pour répondre à Didi, il écrit toujours parfois en MAJUSCULES ;)

donc une très bonne synthèse sur une question peu traitée par les historiens français

_________________
François


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